Yerouchalayim, ta ville revient en miséricorde
Le Rav Cherki explique la quatorzième bénédiction et le passage de la rigueur à la miséricorde, avec le témoignage d'André Neher.
Rav Oury Cherki
Ensuite : Pourquoi rattacher la Gueoula à la prière, 47 min
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Bon, shalom tout le monde. Alors, nous continuons notre trépidante étude, et passionnante, sur le Sidour, je crois, n'est-ce pas ? Nous sommes arrivés à la quatorzième bénédiction du Chmoné Essré, celle qui parle de la construction de Jérusalem. Le texte de la bénédiction est très différent selon qu'il s'agit du Sidour séfarade ou du Sidour ashkénaze, n'est-ce pas ?
Dans le Sidour ashkénaze, il y a une petite phrase qui ne se trouve pas dans la version séfarade et qui est intéressante. C'est « Ve-lirouchalayim ircha beRachamim tachoul », « Et à Jérusalem, ta ville, reviens en miséricorde. » Alors, on a vu auparavant qu'on priait pour le retour des exilés, le retour de l'indépendance.
L'ascension des justes, la perte des méchants. Et on arrive à un niveau supérieur, qui est celui de Jérusalem. Jérusalem consiste en une phase supérieure du processus de la libération d'Israël, et nous prions donc pour ce retour. Je voudrais à ce propos vous rappeler un enseignement du professeur André Neher, Zikrono livraha. Vous avez peut-être entendu parler de lui ?
Le professeur André Neher était un grand penseur existentialiste juif, profondément enraciné dans son judaïsme, au XXᵉ siècle. J'ai eu l'honneur de le connaître, et il a écrit des livres très profonds, basés essentiellement sur une sorte de vision existentielle du judaïsme, un livre important sur le prophétisme entre autres.
Et il raconte comment il a vécu, à différents moments de sa vie, cette phrase de la prière: Ve-lirouchalayim irkha beRachamim tachoul. Au départ, quand il faisait cette prière dans sa jeunesse, il s'adressait à Dieu, il lui disait: « Et à Jérusalem, ta ville, c'est-à-dire la ville de Dieu, reviens avec miséricorde. » Berachamim tachoul. Moi, je reste là, en France.
Ensuite, quand il est devenu sioniste, le professeur Neher s'est dit que le sionisme allait pouvoir aider nos frères d'Europe orientale, qui étaient persécutés, à sortir de leur misère. Il pensait donc que cette phrase s'adressait aux juifs d'Europe orientale, à qui il disait: « À Jérusalem, ta ville, reviens avec miséricorde. Moi, je reste en France. » Et puis il y a eu la Shoah.
Alors il a compris que cette prière s'adressait à lui-même. Il dit: Ve-lirouchalayim irkha, et à Jérusalem, ta propre ville, reviens en miséricorde avant que ce soit en rigueur. Berachamim avant que ce soit bedin. D'accord ? C'est la manière dont il a vécu ça. Il a compris que cette prière, au lieu d'être adressée au Créateur, était en fait adressée à lui-même. Cela ne veut pas dire qu'elle n'est pas adressée au Créateur. Cela veut dire que le retour vers le Créateur passe aussi par un retour à soi-même.
Il n'y a pas de division entre l'homme et le divin, il y a collaboration de l'homme et du divin, ensemble. Est-ce bien clair ? Très bien. Donc, voilà ce que signifie Yerouchalayim, Erets Israël, Beit HaMikdash. Maintenant, pour revenir au sens simple de la prière: si je dis au HaKadosh Baroukh Hou que je lui demande de revenir à Jérusalem en miséricorde, cela suppose qu'il peut revenir non pas en miséricorde,
mais en rigueur. Effectivement, il y a différentes manières d'amener la Gueoula. Il y a une manière d'amener la Gueoula en catastrophe, et il y a également une manière douce. De nos jours, nous avons connu les deux. Aussi bien Din que Rahamim: ceux qui sont revenus par les vagues successives de l'Aliya, au cours des XVIIIᵉ, XIXᵉ et XXᵉ siècles, et ceux qui ont dû fuir pour revenir, cela s'est passé de manière…
Catastrophique. Je vais vous révéler un secret: il y a encore, de nos jours, des juifs en galout. Vous savez ça ? Il y en a encore. Et alors, eux aussi continuent à faire cette prière: beRachamim tachoul, reviens en miséricorde avant que ce soit une catastrophe. Est-ce que là, vous suivez ? Très bien.
Il y a également, dans cette prière, cette idée que Dieu doit revenir à Jérusalem. Que veut dire que Dieu revient ? Vous savez bien que Dieu n'a pas de place. On dit la Chekhina, l'achina, sa présence. Que veut dire la présence ? Essayons de désinfantiliser ces expressions. Qu'est-ce que c'est que Dieu a une présence ? Cela veut dire que ma conscience est ouverte à son existence. Il y a des situations dans l'histoire où il y a une évidence de la présence du Créateur. Cela s'appelle hachra'at haChekhina. Et puis il y a des moments de l'histoire où cette présence n'est pas évidente. Cela s'appelle Galout HaChekhina, l'exil de la Chekhina.
Voici une illustration très claire de cela. Vous savez qu'il y avait, dans la haute Antiquité, sur terre, des idolâtres, des païens. Vous savez ça ? Oui. Les païens avaient une sorte de sagesse qu'ils appelaient la mythologie, le mythe. Les mythologies racontaient l'expérience religieuse que ressentaient les hommes, à cause de la proximité du divin. Cela prenait la forme de toutes les fables qu'enseignaient les mythologies de l'Antiquité.
Et puis, en opposition à cela, il y avait l'enseignement des prophètes. Les prophètes d'Israël disaient: « Mais pas du tout, tout ça, ce sont des bêtises. Il n'y a qu'un seul Créateur du monde, c'est lui qu'il faut révérer, c'est à lui qu'il faut adresser les prières et les sacrifices, tout le reste n'est que vanité. »
On peut donc dire que le combat spirituel dans l'Antiquité, c'était entre les idolâtres et les prophètes. Qu'est-ce qui manquait sur la scène ? Il n'y avait pas d'athées. Il n'y avait pas de non-croyants. L'athéisme n'était pas encore né. On pourrait chercher en vain, dans tout le Tanakh, un quart de phrase contre l'athéisme. Il n'y en a pas. Bizarre. Pourquoi donc ? Parce qu'il n'y avait pas d'athéisme.
Pourquoi n'y avait-il pas d'athéisme ? Parce que tout le monde était en contact avec le divin, de telle sorte qu'affirmer qu'il n'y a pas de Dieu était une sorte d'absurdité évidente. C'est comme si on disait que, maintenant, alors que c'est le jour, il fait nuit. Il peut y avoir des fous qui pensent qu'en plein jour c'est la nuit, et inversement, mais ce sont des fous. Et donc les prophètes n'engageaient pas de lutte de ce genre.
Les prophètes disent: la vie conjugale se fait entre l'homme et sa femme. Et les méchants disent: « Mais non, pas du tout, on peut faire l'adultère. » D'accord ? C'est-à-dire que la mythologie, la, était considérée comme une sorte d'adultère de l'assemblée d'Israël, qui est l'être féminin, qui abandonne son mari, le Créateur du monde, pour vivre avec d'autres amants. Mais l'idée qu'il n'y ait pas de vie conjugale ne traverse pas l'esprit.
Depuis que la prophétie a cessé, depuis qu'il y a eu ce qu'on appelle le Silouk HaChekhina, c'est-à-dire l'exil de la présence divine, la question commence à se poser dans le monde: est-ce que Dieu existe ? C'est là qu'il y a un nouvel enjeu spirituel entre les croyants et les non-croyants, entre l'athéisme et le théisme.
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