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Caïn, Hével et la fraternité qui s'éveille

Le verset 4,1 et la naissance de Caïn : pourquoi la fraternité n'est pas une évidence, et comment elle vient à Caïn.

17 min

Rav Oury Cherki

Ensuite : L'arbre de la vie et l'arbre de la connaissance au centre du jardin, 52 min

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Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.

Bonjour. Aujourd'hui, nous allons étudier quelques éléments du quatrième chapitre de la Genèse, de Béréchit. Nous sommes au chapitre d'Aleph, au verset Aleph: Véhaadam yada et Hava ishto. C'est difficile à traduire, et je dois d'abord faire une introduction grammaticale. En hébreu biblique, contrairement au français, le sujet vient d'habitude après le verbe.

Par exemple, au début de la Torah: Béréchit bara Elohim. Au commencement, Dieu créa. En hébreu, on dit littéralement « créa Dieu »: le verbe vient d'abord, et le sujet, Elohim, ensuite. C'est la norme. Quand le sujet vient avant le verbe, comme en français, c'est, du point de vue de la Torah, quelque chose d'exceptionnel. Or ici, nous avons cet exemple: Véhaadam yada Chava ishto. On traduit d'habitude: « Et l'homme connut Chava, sa femme. » Mais la forme classique aurait été Vayéda haadam, « et l'homme connut ». Quand on lit Véhaadam yada, d'après les commentateurs, en particulier Rachi, cela signifie ce que l'on appelle en français un passé antérieur: l'homme avait connu. C'est-à-dire, antérieurement au récit déjà raconté, l'homme avait connu sa femme.

Rachi nous explique qu'il s'agit d'un moment antérieur au péché du premier homme. Avant la faute, l'homme avait connu sa femme. Elle avait déjà accouché, et ils avaient donc déjà des enfants. C'est difficile à comprendre, parce qu'avant la faute, comme nous l'avons vu la dernière fois, l'homme n'avait pas encore d'enveloppe corporelle. Il n'avait pas de vie terrestre. Mais Rachi veut probablement nous éloigner d'une interprétation chrétienne du texte, d'un risque d'interprétation christianisante.

En effet, la tradition chrétienne considère que la vie sexuelle, la vie conjugale, a son origine dans le péché. On peut tirer argument en faveur de cette opinion de l'ordre du récit de la Torah: on voit que l'homme a péché, et qu'après, il connaît sa femme. La vie conjugale serait donc le fruit d'une chute, le fruit d'une décadence. C'est pour éviter cette lecture que Rachi nous dit: Véadam yadaʿ, or l'homme avait déjà connu Chava sa femme. Il est vrai que, dans l'histoire, l'acte conjugal est effectivement venu après la faute, parce qu'il n'y avait pas encore de corps pour accomplir cet acte. Mais l'origine, si l'on veut, l'enracinement, la source réelle de l'amour corporel, est quelque chose d'antérieur au péché.

C'est-à-dire que ce qu'il y a de bas, si l'on veut, dans l'acte sexuel, c'est cela qui est le fruit du péché. Mais l'acte d'amour en lui-même est un acte saint, et il est extrêmement saint, parce qu'il fait que l'homme ressemble à Dieu. Dans la vie conjugale, l'homme donne la vie à un autre homme. On peut donc voir ici, dans le texte, le cri de joie de la première femme: Vatomer kaniti ich et Hachem. Elle dit: « J'ai créé un homme en collaboration avec Dieu. » C'est pour la première fois dans l'histoire que l'homme a le sentiment d'être libéré de la malédiction de la création. Il y a quelque chose de mauvais, de problématique, dans le fait d'être une créature, parce qu'être une créature, c'est recevoir. C'est exactement le contraire du Créateur, dont tout l'être consiste à donner l'être.

Il y a donc ici une transformation. C'est vrai, j'ai reçu quelque chose, mais j'ai reçu pour donner. À partir de ce moment-là, je commence à ressembler à Dieu, à Celui qui m'a créé. La femme se sent donc libérée de cette malédiction à partir du moment où elle est capable de donner la vie à quelqu'un d'autre. Il est intéressant de remarquer que, d'après la loi juive, la halakha, on est responsable de ses actes à partir de l'âge appelé Bar Mitsva, qui est biologiquement l'âge à partir duquel on est capable de donner la vie à quelqu'un.

Il est très intéressant de voir ce que dit le Zohar à ce propos. Selon le Zohar, le yetser hara, le mauvais penchant de l'homme, existe depuis la naissance. Le yetser tov, le bon penchant, n'apparaît qu'à partir de l'âge de treize ans. Et qu'est-ce que le bon penchant ? C'est justement la sexualité, c'est-à-dire la capacité de donner la vie à quelqu'un. C'est à partir de ce moment-là que l'homme peut être pécheur, puisqu'il y a une rivalité, au sein de l'homme, entre deux penchants, le bon et le mauvais. Auparavant, l'homme n'a que du yetser hara, il n'a que le mauvais penchant: il est donc ce que l'on appelle tsadik gamour, entièrement juste, parce qu'on n'attend pas de lui qu'il réussisse, qu'il gagne dans cette lutte. La lutte n'existe pas encore.

C'est à partir de l'âge de treize ans que la lutte commence, et c'est à partir de ce moment-là que l'on peut être soit tsadik, juste, soit rachaa, méchant. La conclusion de ce que nous venons d'étudier, c'est que l'enfant qui vient de naître est, d'une certaine manière, le sauveur de l'homme. Kaïn, qui vient de naître, pourrait d'une certaine manière être le Messie, le Machiah. Il est le centre du monde, et il le sait probablement. En tout cas, on lui transmet le sentiment que c'est grâce à lui que la vie des hommes a commencé à prendre un sens. Le monde entier lui est reconnaissant d'avoir fait de son père et de sa mère des parents. À partir de ce moment-là, Kaïn sait qu'il est le centre du monde.

Dans l'univers de Kaïn, il n'y a pas de place pour la responsabilité envers un autre. C'est lui qui est le centre de tout. Il n'est pas là pour servir les autres, les autres sont là pour être à son service. L'idée de fraternité est donc très loin de l'être originel du premier enfant, de Kaïn. Mais on pourrait dire que si Kaïn réussit sa vie, c'est lui qui va réussir l'humanité, et il sera le premier à être enfin ce que l'on appelle Ben Adam, le fils de l'homme. Alors que le premier homme n'avait pas encore de véritable existence historique, il n'avait pas mérité son être. Kaïn, lui, est celui qui peut faire réussir l'histoire à travers lui. Il peut donc être le Machiah. Mais son épreuve sera de savoir s'il va réussir l'épreuve de la fraternité.

Voyons tout de suite le verset suivant, très intéressant: Vatosef lilédet et Hével achiv. Alors que le premier fils était appelé Kaïn, il n'est pas dit qu'elle a enfanté un fils. Mais dès le départ, Kaïn a son prénom, c'est-à-dire celui qui est acquis. Le frère de Kaïn s'appelle d'abord « son frère ». C'est-à-dire que Hével est considéré dès le départ comme un surplus. Il est en trop. Et la tentation de Kaïn est évidente: il va supprimer le frère pour redevenir fils. Lorsque j'ai un frère, je suis

dès le départ responsable. Le centre de gravité n'est plus en moi, il est chez mon frère, et puisque je suis responsable de lui, je ne suis plus au centre. Je me révolte contre ce détrônement, un peu comme le Nahash s'était révolté contre le premier homme. Il est donc normal pour l'aîné de vouloir supprimer le frère pour redevenir fils. On peut dire que l'assassinat existe en filigrane dès le départ.

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