La Grèce et Israël : l'affrontement des cultures
Admiration grecque pour les Juifs, traduction des Septante, et pourquoi la Torah n'est pas une sagesse mais une parole.
Rav Oury Cherki
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## La Grèce et Israël
La Grèce et Israël, l'affrontement des cultures, ça ressemble un peu au sujet de la deuxième partie de l'exposé du professeur Gross, mais nous allons l'aborder sous un autre angle. Je voudrais faire quelques remarques historiques, parce que très souvent, quand on parle de l'affrontement entre Israël et la Grèce, on se dit que c'était tout bête: il y a eu un affrontement parce que les Juifs ont des idées et les Grecs en ont d'autres, et c'est pour ça qu'on s'est très mal entendus. Voilà. Et finalement, on les a eus. C'est comme ça. Non, ce n'est pas un jeu de mots. Enfin, je n'ai pas fait exprès en tout cas, je n'ai même pas fait exprès. Bon.
En tout cas, quand on parle de la rencontre entre Israël et la Grèce, il faut savoir qu'il s'agit d'une période assez longue: près de 200 ans de domination grecque sur le Proche-Orient jusqu'à l'époque de Hanouka. 200 ans, c'est quand même assez long. Selon la tradition juive, selon le compte des Juifs, il s'agit de 12 ans de domination d'Alexandre le Grand, suivis de 180 ans de deux empires grecs, qui ont essentiellement dominé Erets Israël. La première partie, ce sont surtout les Ptolémées, dont la capitale était Alexandrie. La deuxième partie, ce sont les Séleucides, dont la capitale était soit Séleucie, soit Antioche. Antiochus était un roi séleucide. Cléopâtre, par contre, était une Ptolémée.
## Une admiration première
En tout cas, cela a duré assez longtemps, et il ne faut pas s'imaginer que pendant toute cette période il y a eu un affrontement entre les deux civilisations. Le contraire est vrai sur le plan historique. Ce que l'histoire nous transmet, ce que les chroniques nous rapportent, c'est que la première réaction des Grecs lorsqu'ils ont rencontré Israël a été une admiration extraordinaire. Ils en ont été épatés.
Hérodote, par exemple, l'historien grec, quand il parle des Juifs, qu'il désigne comme les Syriens de la côte philistine, ou un truc de ce genre, et qui ont appris la circoncision chez les Égyptiens, enfin, c'est très confus chez lui, dit que c'est un peuple de philosophes qui vivent à Jérusalem. Un peuple de philosophes qui vivent à Jérusalem, c'est ça qu'il dit. Et pourquoi dit-il cela ? Parce qu'il dit qu'ils ont un jour par semaine où ils ne parlent que de sagesse. Or, vous comprenez que pour un Grec, le philosophe, c'est le sommet de la pyramide. Un peuple de philosophes, c'est totalement impensable pour un Grec. C'était donc une admiration extrêmement forte.
Nous avons également un autre cas. Vous savez que les Juifs ne sont pas mentionnés dans les écrits ni de Platon ni d'Aristote. Un élève d'Aristote, du nom de Clearque, raconte la rencontre dont il a été témoin entre Aristote et un Juif. Ce Juif s'appelait, d'après Clearque, Simon. Il n'est pas impossible qu'il s'agisse en fait de Chimon HaTsadik, mentionné dans la Michna, qui vivait effectivement à cette même époque. Aristote était très étonné, il a été très impressionné par la sagesse de ce Juif qui, dit-il,
Là, on voit déjà naître un peu ce dont a parlé le professeur Benogros tout à l'heure: il y a cet impérialisme. C'est-à-dire: je t'admire parce que tu es comme moi. Il y a un peu de ça. Mais enfin, c'est quand même de l'admiration.
## La traduction de la Torah en grec
Mais l'événement le plus important de cette époque, c'est lorsque la Torah a été traduite en grec. Il y a un livre parmi les apocryphes qu'on appelle la Lettre d'Aristée à Philocrate. Oui, d'Aristée à Philocrate, je ne rigole pas, c'est vrai. C'est une lettre très longue, un livre entier, dans lequel on raconte l'initiative du roi Ptolémée de l'époque, Ptolémée II Philadelphe, qui a demandé au grand prêtre Eléazar de Jérusalem de lui envoyer soixante-dix sages pour traduire la Torah en grec. Il faut bien comprendre l'atmosphère dans laquelle ce livre est écrit: c'est une atmosphère de fête, une grande joie de voir enfin la Torah traduite en grec. C'est merveilleux. Il fait un festin en l'honneur des soixante-dix sages, qui étaient en fait soixante-douze, et qui ont écrit la traduction qu'on appelle la traduction des Septante.
Septante veut dire soixante-dix en belge. Non, c'est vrai, ce qui prouve d'ailleurs que les Belges existaient déjà à l'époque. Donc c'était merveilleux pour lui. Il n'est donc pas du tout évident qu'au début les Grecs aient été les ennemis des Juifs sur le plan de la culture. D'ailleurs, dans Rachi, quand on parle d'Esaü et de Jacob qui étaient dans le ventre de leur mère, on dit Chnei goyim bevitnekh. Or, le mot goyim est écrit d'une manière un peu particulière: au lieu d'être écrit comme d'habitude, guimel vav
yod mem, il est écrit guimel alef yod mem, ce qui veut dire des géants. Deux géants sont dans ton sein. Et Rachi amène l'enseignement des Hachamim qui dit que les géants en question sont Rabbi et Antoninus. Rabbi, c'est Rabbi Yehouda HaNassi, l'auteur de la Michna. Et Antoninus, c'est Antonin, soit Marc Aurèle, soit Antonin le Pieux, en tout cas un empereur romain et philosophe qui était l'ami personnel de Rabbi Yehouda HaNassi.
C'est comme si on voulait nous dire qu'à l'origine, on aurait pu s'arranger. Le représentant de la civilisation hellénistique et romaine, Marc Aurèle, roi philosophe, stoïcien d'ailleurs, aurait très bien pu s'entendre avec Rabbi Yehouda HaNassi, dépositaire de la Torah de Moshé. Un contact de ce genre est donc possible, une collaboration est éventuellement possible entre la Grèce et Israël. Et puis, très rapidement, cela dégénère. On dit que lorsque deux nations sortent de tes entrailles, elles se séparent l'une de l'autre, elles se font la guerre, elles sont rivales. Mais à l'origine, quelque chose aurait peut-être pu marcher. Il faut peut-être comprendre pourquoi: qu'est-ce qui aurait pu marcher, et pourquoi cela ne marche-t-il pas ?
Rappelons une chose. Le récit de la traduction de la Torah en grec est rapporté également par la tradition talmudique, mais d'une manière très différente de la Lettre d'Aristée. Dans la Lettre d'Aristée, c'est considéré comme un événement heureux, qui a d'ailleurs réjoui très profondément les Juifs hellénisés d'Alexandrie. Vous savez que pendant des siècles, les Juifs d'Alexandrie lisaient la Torah en grec et faisaient la prière en grec. Ils disaient le Chema Israël en grec. Il en est resté quelques petites traces dans la halakha, mais aujourd'hui, cela a disparu. Il faut bien comprendre que les Juifs d'Alexandrie étaient très heureux.
Le Talmud, lui, rapporte la position des Juifs de Jérusalem, qui disent que cela a été un malheur pour Israël, un jour aussi dur que le jour où l'on a fait le Veau d'or, et que l'obscurité a recouvert le monde pendant trois jours. Trois jours d'obscurité dans le monde, après cette histoire. Vous voyez donc qu'il y a une position extrêmement négative du Talmud par rapport à la traduction de la Torah en grec. On ajoute d'ailleurs une toute petite note: la Torah ne peut pas être traduite comme il faut, et donc c'est grave de la traduire en grec. …
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