Faut-il restaurer le Sanhédrin aujourd'hui ?
Le Rav Cherki examine si le Sanhédrin est restaurable, ce qu'il représente et ce qu'exigerait sa mise en place dans l'État d'Israël.
Rav Oury Cherki
Ensuite : Herzl, le libérateur de notre génération, comparé à Moshé, 31 min
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Bonsoir à tous, et merci beaucoup d'être avec nous. Hier, on s'attristait, on jeûnait au sujet de la destruction du Temple. C'est donc un plaisir de vous retrouver ce soir pour évoquer la perspective d'une reconstruction prochaine, éventuelle, en tout cas en association avec l'île Maud et avec la participation active de son animateur Johan Botbol.
— Nous sommes heureux d'accueillir, dans le cadre de ces conférences de l'association du site Manitou-Lébreux, le Rav Oury Cherki. Bonjour, Rav Cherki.
— Bonjour, salam à tous.
— Le sujet que nous vous proposons d'aborder ce soir est assez particulier, puisqu'il s'agit de savoir si le moment ne serait pas venu d'envisager une restauration du Sanhédrin, haute assemblée de soixante-douze sages qui siégeaient jadis dans cette muraille du Temple, dans cette fameuse salle en demi-lune, dans cette salle des pierres taillées. À quelles conditions pourrait-on envisager une telle restauration ?
Je dirais simplement qu'a priori, sur un plan purement halakhique, il semble que cette assemblée pourrait être restaurée avant que le Temple ne soit reconstruit, et même qu'elle devrait l'être avant le Temple, puisque le roi Messie devrait être oint par cette assemblée, en tout cas désigné par cette assemblée. Il faut rappeler que ce Sanhédrin a aussi siégé hors du Temple après la destruction, pour errer dans une dizaine de lieux, nous dit la Guémara dans le traité Roch Hachana, page 31a. Au XVIe siècle, les sages de Safed
avaient aussi pensé à rétablir cette haute assemblée, et finalement, je crois que ce sont les sages de Jérusalem qui les en avaient dissuadés. J'ajouterais que j'ai trouvé, en préparant cette émission, que dans les années 50, plus près de nous, il y avait un ministre israélien des cultes qui s'appelait le Rav Maïmon, et qui avait lui aussi appelé de ses vœux la reconstitution de ce tribunal suprême. Donc, question tout à fait apparemment légitime, Rav Cherki.
— Est-ce qu'aujourd'hui on va peut-être différencier les conditions de possibilité humaines et les conditions de possibilité théoriques ? Est-ce qu'aujourd'hui, théoriquement, il serait possible, si les conditions étaient réunies, de rétablir ce Sanhédrin ? C'est la question qu'on vous pose ce soir.
— Je pense que vous avez très bien présenté le problème, mais cela me pose à moi un problème, parce que si je vous réponds oui ou non, on aura fini l'émission. Donc, je voudrais tout d'abord aborder le sujet, si vous voulez, dans sa complexité, et par la suite nous arriverons probablement à une conclusion.
Vous savez que cette aspiration à la restauration du Sanhédrin fait partie des prières prononcées par des Juifs tous les jours, dans les dix-huit bénédictions. Nous avons celle de Hachiva Chofteinou ke-varichona: ramène nos juges comme auparavant. Or, les juges comme auparavant, il s'agit effectivement du rétablissement du grand Sanhédrin. D'ailleurs, cette idée, vous l'avez très bien signalée, elle est revenue plusieurs fois dans l'histoire. Il est assez curieux de voir que même un personnage assez haut en couleur comme Napoléon y avait pensé, puisqu'il avait fondé ce qu'il a appelé un grand Sanhédrin, qui finalement est devenu l'ancêtre du Consistoire israélite de France. Donc vous avez déjà un Sanhédrin quelque part à Paris, ça existe.
Mais en tout cas, quand on parle de restauration du Sanhédrin, et donc du droit hébraïque dans toute son ampleur, avec son autorité centrale, alors évidemment ça éveille des démons.
Il y a tout d'abord l'épouvantail de la halakha. Il y a d'ailleurs un autocollant qu'on retrouve sur les voitures encore aujourd'hui en Israël: si un pays, si l'État est gouverné par les lois de la halakha, alors c'est la disparition de l'État. Il y a là un jeu de mots en hébreu intraduisible en français.
Et donc il faudrait d'abord savoir ce que c'est que le Sanhédrin, ce qu'il représente, avant de savoir s'il est restaurable, parce que souvent on invente, on a des mythes dans la tête sur ce qu'est le Sanhédrin.
Alors tout d'abord, mettons les choses bien au point: le Sanhédrin est une des institutions politiques de l'État hébraïque. En effet, je pense que c'est une chose qui devient de plus en plus claire de nos jours: le judaïsme n'est pas une religion, il est une doctrine politique. On peut dire que c'est une parole qui est adressée à une nation, donc la nation est constituée en tant qu'entité politique. Et que dans le cadre de cet agenda politique, de ce programme politique, il y a également un régime. Et dans ce régime, il y a des institutions, dont l'une d'entre elles serait le Sanhédrin.
Contrairement, par exemple, à ce qu'on peut trouver dans l'islamisme, où l'État est dominé par la caste religieuse, et c'est elle qui, en fin de compte, a toute l'autorité dans le projet politique de la Torah, il y a tout d'abord quelque chose qui ressemble à la séparation des pouvoirs à la Montesquieu, bien qu'en fait ce n'est pas exactement la même chose. Mais si vous voulez, le Sanhédrin est d'abord une des institutions qui, par une sorte d'équilibre, va créer une société vivable.
Alors, de quoi s'agit-il ? Peut-être une petite remarque. Il y avait à Amsterdam un philosophe juif dont vous avez probablement entendu parler, un peu épineux, qui a affirmé dans le Traité théologico-politique qu'il est évident pour tout lecteur objectif de la Bible que les commandements de la Torah n'ont cours que dans le cadre de l'État juif en Erets Israël.
Parce que, effectivement, quand on lit la Torah de manière assez objective, on voit que c'est la constitution politique d'un peuple sur sa terre, dans sa souveraineté. Et donc on peut se demander, à la limite, à quoi serviraient les mitsvot en dehors de ce cadre. Mais nous avons déjà un enseignement des sages dans le Sifri, donc une très haute autorité tannaïtique, qui nous dit que les mitsvot sont nécessaires pour ne pas les oublier. C'est-à-dire qu'en fait, leur lieu d'application véritable, c'est l'État hébraïque, mais il ne faut pas les oublier, alors on les respecte même pendant le temps de la galout.
Mais si on parle d'un État, un État implique également ce qu'on appelle le judiciaire. Vous savez que dans le livre de Béréchit, il est question de la mission qui est assignée à Abraham, quand Dieu dit, au chapitre 18 de la Genèse: « J'ai aimé Abraham pour qu'il réalise la justice et la charité ». Cela veut dire ce que Manitou appelait l'unité des valeurs. Or, la charité est appliquée par l'individu, mais la justice est appliquée par l'État. Donc le fait qu'il y ait une institution judiciaire, un tribunal, en fait le Sanhédrin est un tribunal, cela fait partie de l'équilibre de l'État, évidemment.
Et cela est très différent également de la doctrine chrétienne à laquelle nous sommes habitués depuis déjà deux mille ans de tradition chrétienne: « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », c'est-à-dire que les affaires de l'État sont en dehors de la préoccupation spirituelle. Tandis que pour les enfants d'Israël, c'est une évidence que, si on parle de libération, si on parle de messianisme, il s'agit tout d'abord …
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