Rav Cherki : Israël, la chrétienté et la mission universelle
Pourquoi la visite du pape manque l'essentiel : le retour d'Israël dérange la théologie chrétienne et interroge les nations.
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En bref
Le Rav Cherki analyse la visite du pape en Israël, qu'il juge manquée : selon lui, les autorités israéliennes auraient dû exposer au monde chrétien le sens du retour du peuple juif sur sa terre, plutôt que de s'en tenir aux protocoles diplomatiques ou au dialogue interreligieux. Il explique que le christianisme, fondé sur la substitution d'Israël par l'Église, éprouve une difficulté théologique face à la souveraineté juive retrouvée. Il en tire l'idée que la Torah doit être transmise aux nations par le peuple d'Israël, dans la dignité, sans agressivité.
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En tout cas, comme je l'ai déjà dit à plusieurs journalistes, la visite du pape a été une visite manquée. C'est-à-dire que nous avons manqué, et ce n'est pas la première fois, une occasion historique de remplir notre rôle par rapport à la chrétienté. Il est important de mettre les points sur les i. Il y a trois attitudes que l'on trouve dans le public par rapport à cette visite.
Ces trois attitudes, à mon sens, manquent toutes l'essentiel. C'est la raison pour laquelle l'attitude qu'il aurait fallu adopter, la stratégie qui aurait dû être employée, c'est la quatrième. N'est-ce pas ? Je vous demande donc un peu de patience, pour comprendre ce que je vais exposer. Il y a une première réaction, qui consiste à dire: comment ce représentant de l'idolâtrie universelle, etc., etc., vient-il souiller notre sainte terre ? C'est la première réaction possible. Elle consiste, par principe, à refuser ce qui représente l'idolâtrie dans ce qu'elle a de plus noir. C'est éventuellement justifié. Le problème est de savoir si l'on ne manque pas l'essentiel dans cette attitude.
La deuxième attitude consiste à dire: mais quel est le problème ? Nous avons ici un chef d'État. Le Vatican est un État de quelques centaines de mètres carrés, et c'est quand même un État. Le pape, en tant que chef d'État, rend visite à un autre État, et les chefs d'État rencontrent le chef d'État. Il existe un protocole des visites, un circuit traditionnel, qui passe par Yad Vashem, le Kotel, et tout le reste. Quel problème ?
La troisième attitude consiste à dire: pas du tout. Le pape n'est pas seulement un chef d'État, il est le représentant d'une confession, la confession catholique. Le peuple juif est lui aussi porteur d'une religion, la religion juive. Cela entre donc automatiquement dans le circuit que l'on appelle le dialogue interconfessionnel entre les religions. Il est naturel que le pape rencontre le grand rabbin d'Israël et les autorités rabbiniques, et que nous parlions ensemble de la paix entre les religions, de la communauté, un peu d'œcuménisme. Nous voulons promouvoir la paix et la tolérance parmi les hommes, et nous espérons tous le règlement prochain de ce conflit malheureux qui entraîne tant de versements de sang.
Il y aura, bien sûr, un buffet végétarien, tout le monde pourra manger, ce sont des salades fraîches, ne vous en faites pas. Ces trois attitudes sont possibles, je dirais même légitimes, mais elles manquent l'essentiel, et ce pour une raison très simple. Le fait que le peuple juif soit revenu sur sa terre et ait restauré son indépendance n'est pas un fait indifférent pour l'Église.
L'Église catholique a un problème, pourrait-on dire, théologique avec l'existence du peuple juif, surtout s'il restaure sa souveraineté antique. Les théologiens chrétiens travaillent là-dessus depuis soixante ans. Comment résoudre la quadrature du cercle, alors que le dogme chrétien est fondé sur l'abandon d'Israël et donc sur l'impossibilité totale du retour d'Israël à son indépendance ? Comment régler ce problème ? Les théologiens chrétiens, qui sont évidemment intelligents, ont travaillé là-dessus. Je peux vous le dire, ce n'est pas facile, et il faut les considérer avec beaucoup de charité chrétienne, pour les aider à surmonter le choc théologique que représentent les d'Israël. C'est une réalité.
Par exemple, je tiens à rappeler que lorsque Théodore Herzl, zerhouto egenralenou Amen, est allé voir le pape en son temps, il lui a demandé son aide. Il lui a demandé de l'aider à fonder un État pour les Juifs en Palestine. Le pape lui a répondu: pourquoi à Jérusalem ? Il a continué en disant: nous aidons les Juifs malheureux, nous veillons à leur santé, à leur bien-être, etc. Et je pourrais même, merci beaucoup...
Le pape a dit: à la limite, on pourrait même aider les Juifs à fonder une sorte d'autonomie dans un autre pays. Mais ce que vous me demandez, a dit le pape à Herzl, entre en contradiction directe avec tout ce en quoi je crois. Donc, non possumus, je ne peux pas le faire. C'est une impossibilité théologique d'aider le sionisme. Je pense que c'est très net.
Depuis, beaucoup d'eau a coulé dans la Seine, et dans le Tibre, et dans le Jourdain. L'Église a dû trouver des réponses, sans toujours y parvenir. On peut dire qu'au point de vue théologique, l'existence de l'État d'Israël constitue, à un degré plus ou moins fort, un scandale théologique. N'est-ce pas ? Il faut donc comprendre les réticences du Vatican à établir des relations diplomatiques avec l'État d'Israël. C'est aujourd'hui établi, mais cela continue de poser problème.
Du point de vue d'Israël revenu sur sa terre, c'était l'occasion d'expliquer au chef de l'Église catholique qui il est pour nous, et surtout quel est le message que nous avons le devoir de lui transmettre en tant que peuple d'Israël. Or cela n'a pas été fait. La raison principale en est l'incapacité totale des autorités israéliennes à le faire. Il devrait y avoir un message de ce genre, qui sortirait de la bouche de la classe politique israélienne, du président de l'État ou du Premier ministre, ou bien des grands rabbins d'Israël. C'est à ces autorités qu'il incombe d'expliquer au pape ce que nous avons, nous, à lui dire. Cela peut être fait sans méchanceté, sans agressivité, sans animosité. Cela peut même être fait avec amour. Par amour de l'humanité, par responsabilité envers l'humanité, nous devons expliquer à la chrétienté ce que nous avons à lui dire.
Et qu'avons-nous à lui dire ? Là, il faut analyser un peu le mythe chrétien. Vous savez que le christianisme est fondé sur un mythe, et que nous sommes contre ce mythe. Il faut expliquer en quoi cela consiste. Vous savez que, depuis presque deux mille ans, une fraction importante de l'humanité, un milliard et demi d'hommes sur terre, se prosternent tous les jours devant un Juif. Plus précisément, devant le cadavre d'un Juif,. C'est un fait. Dans le dogme chrétien, il y a une divinisation d'un homme, et cet homme n'est pas n'importe lequel, c'est un Juif.
On ne peut pas ne pas se demander d'où vient cette idée de diviniser un Juif. Il ne suffit pas de beaucoup de psychanalyse pour comprendre qu'il s'agit d'une attirance, d'une fascination de l'humanité pour l'âme d'Israël. Jésus sur la croix représente, sous une forme mythique, le sentiment qu'ont les nations qu'd'Israël vient une lumière. À l'époque où le christianisme est né, il était absolument impossible pour l'humanité gréco-romaine, pour le monde hellénistique et romain, qui était conscient de sa puissance, alors que le peuple juif était au plus bas, d'aller chez les Juifs écouter la parole qui venait de Jérusalem. C'était ridicule. Imaginez que le président des États-Unis demande à la principauté de Monaco d'expliquer aux États-Unis ce qu'ils doivent être. C'est ridicule.
Or c'était à peu près la situation de l'époque. Il y avait l'Empire romain, qui était la civilisation, et puis il y avait quelque chose de microscopique, les Juifs de Judée, autour d'un temple. On n'allait quand même pas leur demander d'intervenir dans les affaires de l'État. Mais, d'un autre côté, ce sentiment d'un rayonnement extrêmement puissant …
Cours d'Orot veKelim
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